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Rubrique opinion

Nostalgie et tourisme océanographique - La Boudeuse et Tara

Guy Jacques et Bruno Voituriez - Octobre 2009

 

Ainsi, un Ministre de la République assisté de deux secrétaires d’État a-t-il, renouvelant le geste de Choiseul à l’égard de Bougainville, demandé par lettre de mission au commandant de la nouvelle Boudeuse d’explorer le monde «au service des objectifs majeurs qui constituent l’étude de la biosphère, du réchauffement climatique, de la protection de l’environnement et du développement durable.»

Pas en reste, une fondation privée se lance avec le voilier Tara dans un circumnavigation de trois ans avec comme mission rien moins que «la compréhension de l’évolution de la vie, des cycles biogéochimiques globaux et de l’évolution spatio-temporelle du climat de la planète».

Quelle audace ! Peut-être ramèneront-ils de quelque contrée lointaine un «charmant sauvage» qui, tel Aoutourou, fera se pâmer Versailles, je veux dire Paris. À moins qu’ils ne finissent dévorés par de moins aimables sauvages comme Marion-Dufresne et, peut-être, La Pérouse. On en frissonne.

Pourquoi cette nostalgie romantique qui occulte auprès du grand public les progrès considérables dans l’étude des océans depuis des décennies ?

Certains, sur le plateau de Thalassa, suggèrent que depuis l’expédition du Challenger (1872-1876) rien n’a été fait dans l’étude des océans. Si le Challenger fut effectivement une révolution comme le spatial le sera cent ans plus tard, l’expédition Tara, même si le navire embarque du matériel moderne et même si de nombreux scientifiques exploiteront données et prélèvements, relève plutôt d’une régression scientifique. Un photographe illustre, constatant que l’océan vu à travers son objectif ne révélait rien de ce qu’il y avait sous la surface, en déduit que l’essentiel demeure caché et que notre ignorance est incommensurable y compris pour l’homme de science. Sont-ils tous ignorants à ce point ou est-ce une provocation mensongère suffisante pour être médiatiquement racoleuse ?

Car l’intérêt scientifique de l’expédition Tara est marginal et sa durée de trois ans plutôt un inconvénient qu’un avantage, en raison justement de la variabilité du milieu. Il s’agit de récolter de manière un peu aléatoire et désordonnée essentiellement des échantillons de plancton. C’est toujours bon à prendre et cela viendra s’ajouter utilement aux quelques milliers de stations effectuées chaque année par les navires de recherche du monde entier. Ni plus ni moins.

Il s’agit à proprement parler de «tourisme océanographique» et ce n’est pas péjoratif dans la mesure où, via les médias et l’émission Thalassa, c’est un vaste public qui participe à cette expédition et peut ainsi prendre conscience de la complexité de l’océan et de sa grande richesse biologique, se sensibiliser à un milieu que, faute d’y vivre, il connaît mal et que les scientifiques peinent à faire connaître, et, enfin, découvrir les moyens d’observation. 

Tara c’est, d’une certaine manière, une antenne maritime de la Cité des Sciences de la Villette. Pédagogie, faire-savoir, information, illustrations, divertissement voilà quels doivent en être les maîtres mots de Tara Oceans qui est, pour cela, un instrument incomparable capable d’entraîner dans son voyage au long cours un public fidèle et captivé.

Inutile de surcharger abusivement cette mission d’objectifs scientifiques qu’elle ne peut atteindre sur l’évolution de la vie, les cycles biogéochimiques ou l’évolution climatique.
 

Voir aussi la chronique publié dans le journal Le Monde le 16 novembre 2009 :

La Boudeuse, Tara, Sea Orbiter...