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Rubrique opinion

L’Appel de Paris pour la Haute Mer ou L’invention de l’ignorance

Bruno Voituriez, Guy Jacques, Patrick Geistdoerfer

 

Les chercheurs sachant les limites de leur savoir et assumant leur ignorance «cherchent» à acquérir de nouvelles connaissances pour réduire cette ignorance. Parfois ils trouvent parfois ils ne trouvent pas.

De leur coté, les médiateurs font un tri sélectif et pour eux une découverte ne vaut que par rapport à l’ampleur de l’ignorance du domaine considéré qualifié souvent de mystère imposant un respect quasi religieux.

Ainsi le boson de Higgs baptisé «particule de Dieu» par les médias face à l’écrasant mystère de la «création» et de l’évolution de l’univers.

Ainsi aussi la disparition possible de la banquise arctique preuve du réchauffement climatique et du désordre que l’homme malfaisant inflige à l’ «ordre naturel et harmonieux» de la «Planète».

Lorsqu’ils n’ont pas de tels évènements spectaculaires à se mettre sous la main ils tirent un trait sur les connaissances acquises et inventent un domaine mystérieux et inconnu où tout est à découvrir.

L’océan, difficile à explorer car l’homme ne peut y vivre, en est actuellement un excellent exemple, comme le prouve ce nouveau prospectus «l’Appel de Paris pour la Haute Mer» qui vient de propulser une nouvelle fois ses promoteurs via le Conseil économique, social et environnemental (CESE) au top de l’actualité médiatique, consacré par le passage obligé aux journaux télévisés de la nouvelle aventure dans l’Arctique de Tara.

 En l’occurrence le postulat est simple. On invente l’ignorance de l’océan et, face à ce milieu redevenu sombre, opaque et mystérieux la moindre promenade en voilier fait figure d’aventure scientifique qui pourra enfin dévoiler tous les secrets de l’océan.

Ainsi va Tara Expéditions qui a su séduire le secrétaire général de l’Onu en l’invitant à son bord dans le port de New York. Monsieur Ban Ki Moon envoya un message de soutien à la Conférence sur la Haute Mer qui s’est tenue au CESE le 11 avril 2013 à l’initiative de Catherine Chabaud membre de cette instance et de Tara Expéditions. C’est au cours de cette conférence que Madame Agnès Troublé, dite Agnès b., créatrice de vêtements et de cosmétiques, fondatrice de Tara Expéditions a lu l’Appel de Paris pour la Haute Mer.

Comme il se doit pour une bonne communication l’appel s’ouvre sur le principe d’ignorance:

«Au-delà de l’horizon, là où ne règne plus aucun Etat, s’étend la Haute Mer. Cette large moitié de la planète nous est plus inconnue que la surface de la lune.»

Déjà en 2009 dans un dossier sur la mer de la revue La Recherche un autre célèbre «médiateur communicant» Arthus-Bertrand annonçait la couleur :

«Je n’ai jamais pu photographier l’océan vu du ciel. Impossible de révéler ce qu’il y a au-dessous de la surface où le ciel et la mer se rencontrent. L’essentiel demeure caché. Ce qui est vrai pour un photographe l’est autant pour l’homme de science et l’homme tout court. Notre ignorance est immense, incommensurable, en tout cas aussi vaste que l’océan mondial »

L’océan moins connu que la surface lunaire est donc promu au rang d’étalon de l’ignorance :

le degré zéro de la connaissance.

 

Merci à Tara Expéditions de remédier à la carence des scientifiques, merci à Yann Arthus-Bertrand d’alerter l’opinion.

Grâce à l’Appel de Paris sur la haute mer les ténèbres océaniques vont s’ouvrir à la lumière. Il n’est pas étonnant que parmi les signataires fondateurs de l’appel on ne trouve pas d’océanographes.

Il serait évidemment trop long, même en résumant, d’exposer ici l’ensemble des connaissances océaniques. On pourrait néanmoins suggérer à Madame Agnès b., Yann Arthus-Bertrand et leurs confrères de suivre quelques cours d’océanographie pour mieux faire ce à quoi ils peuvent être utiles : informer et sensibiliser le public plutôt que de se faire valoir au détriment de l’information scientifique.

Un exemple cependant : la prévision océanique.

Loin d’être ce puits d’ignorance affirmée la «Haute Mer» sacralisée dans l’Appel de Paris est observée, mesurée et même prédite comme le reste de l’océan.

 

 

 

À partir de ces réseaux de mesures, se sont développés des systèmes opérationnels de prévision de la totalité de l’océan à quinze jours ou trois semaines.

De même que l’on prévoit le temps atmosphérique (météorologie) on prévoit maintenant le temps océanique. Et au-delà de la simple dynamique s’amorce la prévision de l’évolution des écosystèmes marins qui dépendent de la dynamique océanique (cf. en France, Mercator Océan qui est aux commandes du programme européen My Ocean). Le problème en l’occurrence est d’étendre encore les systèmes d’observations (profondeurs et paramètres) et d’assurer leur pérennité.

La sauvegarde des océans et de la haute mer passe par leur connaissance et non pas par une mythification entretenue par l’invention de l’ignorance.