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Ce livre publié à l'origine par
Gallimard existe en version
électronique sur le site de l'Université
du Quebec à Chicoutimi grâce à l'action de bénévoles.
Ces propos philosophiques sur l'énergie et
ses limites datant de 1934 étaient prémonitoires.
A noter une mention de l'Énergie
Thermique des Mers... de la part de cette contemporaine des travaux de George
Claude à Cuba.
Extrait
Mais si l'état actuel de la technique ne suffit pas à libérer les
travailleurs peut-t-on du moins raisonnablement espérer qu'elle soit destinée à un développement illimité,
qui impliquerait un accroissement illimité du rendement du travail ? C'est ce que tout le monde
admet, chez les capitalistes, comme chez les socialistes, et sans la moindre étude préalable de la
question ; il suffit que le
rendement humain ait augmenté d'une manière inouïe depuis trois siècles pour qu'on s'attende à ce que cet accroissement se poursuive au même rythme.
Notre culture soi-disant scientifique nous a donné cette fâcheuse habitude de généraliser,
d'extrapoler arbitrairement, au lieu d'étudier les conditions d'un phénomène et les limites qu'elles
impliquent ; et Marx, que sa méthode dialectique devait préserver d'une telle
erreur, y est tombé sur ce point comme les autres.
Le problème est capital, et de nature à déterminer toutes nos
perspectives ; il faut le formuler avec la dernière précision.
A cet effet, il importe de savoir d'abord en quoi consiste le progrès
technique, quels facteurs y interviennent, et examiner séparément chaque
facteur ; car on confond souvent sous le nom de progrès technique,
des procédés entièrement différents, et qui offrent des possibilités de développement différents.
Le premier procédé qui s'offre à l'homme pour produire plus avec un effort
moindre, c'est l'utilisation des sources naturelles d'énergie ;
et il est vrai en un sens qu'on ne peut assigner aux bienfaits de ce procédé une limite précise,
parce qu'on ignore quelles nouvelles énergies on pourra un jour utiliser ; mais ce n'est pas à dire qu'il puisse
y avoir dans cette voie des perspectives de progrès indéfini, ni que le progrès y soit en général
assuré. Car la nature ne nous donne pas cette énergie sous quelque forme que celle-ci se présente,
force animale, houille ou pétrole ; il faut la lui arracher et la
transformer par notre travail pour l'adapter à nos fins propres. Or ce travail ne devient pas nécessairement moindre à mesure que le temps
passe ; actuellement c'est même le contraire qui se produit pour nous,
puisque l'extraction de la houille et du pétrole devient sans cesse et automatiquement moins fructueuse
et plus coûteuse .Bien plus, les gisements actuellement connus sont destinés à s'épuiser au bout d'un temps
relativement court. On peut trouver de nouveaux gisements, mais la
recherche, l'installation d'exploitations nouvelles, dont certaines sans doute
échoueront, tout cela est coûteux, et de toute manière la quantité n'en sera pas illimitée.
On peut aussi, on devra sans doute un jour trouver des sources d'énergie
nouvelles ; seulement rien ne garantit que l'utilisation en exigera moins de travail que l'utilisation de la houille ou des huiles
lourdes ; le contraire est également possible. Il peut même arriver à la rigueur que l'utilisation
d'une énergie nouvelle coûte un travail supérieur aux efforts humains que l'on cherche à
remplacer. Sur ce terrain c'est le hasard qui décide;car la découverte d'une source d'énergie nouvelle et facilement accessible ou d'un procédé économique de
transformation pour une source d'énergie connue n'est pas de ces choses auxquelles on soit
sur d'arriver, à condition de réfléchir avec méthode et d'y mettre le
temps. On se fait illusion à ce sujet parce qu'on a l'habitude de considérer le développement de la science du dehors et en bloc
on ne se rend pas compte que si certains résultats scientifiques dépendent uniquement du bon usage que le savant fait de sa raison ,d'autres ont pour condition d'heureuses
rencontres. C'est le cas en ce qui concerne l'utilisation des forces de la nature.
Certes toute source d'énergie est transformable à coup sûr mais le savant n'est pas plus
sûr de rencontrer au cours de ses recherches
quelque chose d'économiquement avantageux que l'explorateur de parvenir à un terrain fertile
c'est de quoi on peut trouver un exemple instructif dans les fameuses expériences concernant
l'énergie thermique des mers autour desquelles on a fait un tel
bruit, et si vainement. Or dès lors que le hasard entre en jeu, la notion de progrès continu n'est plus
applicable. Ainsi espérer que le développement de la science amènera quelque
jour d'une manière en quelque sorte automatique la découverte d'une source d'énergie qui serait utilisable d'une manière presque immédiate pour tous les besoins humains c'est rêver.
On ne peut démontrer que ce soit impossible ; et à vrai dire il est
possible aussi qu'un beau jour quelque transformation soudaine de l'ordre astronomique ,octroie à de vastes étendues
du globe terrestre le climat enchanteur qui permet à certaines peuplades primitives
de vivre sans travail ; mais les possibilités de cet ordre ne doivent jamais entrer en ligne de compte.
Dans l'ensemble, il ne serait pas raisonnable de prétendre déterminer dès maintenant ce que
l'avenir réserve au genre humain dans ce domaine.

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